Une ferme volonté de rupture ! de Serge ABESSOLO

Libre propos : A propos de l’Allocution du Président de la République du 1er décembre 2007 à l’occasion du 40ème anniversaire de son accession à la magistrature suprême.

Une ferme volonté de rupture !

Entre inaugurations, défilé militaire et réceptions au Palais rénové de Libreville, à la résidence du Gouverneur dans chaque province ou dans les Ambassades à l’étranger, les Gabonais ont été invités devant le petit écran le samedi 1er décembre 2007 à 20 heures, pour écouter le Président de la République, qui surgissait au début du journal télévisé, sous les notes vigoureuses de l’hymne national. Ce n’était pas pour gâcher la fête. C’était pour marquer la pause. Et comment aurait-il pu en être autrement ? Un grand discours.

Le Président de la République a pris de lui-même l’initiative de dresser le bilan de son action au service du Gabon à l’occasion du 40ème anniversaire de son accession à la magistrature suprême. « Je vous dois des comptes », a-t-il dit. Il faut l’en féliciter. Tout bilan se dresse sur deux colonnes : celle de l’actif et celle du passif. Chaque citoyen aura le loisir de les compléter à sa guise, et tout le monde pourra en débattre. Le Président a dit ce qu’il en était, pour sa part. Il aurait pu en dire davantage : de ce dont les Gabonais pouvent tenir un juste orgueil, comme de ces occasions ratées de développement. Mais au-delà de ce qui a été réalisé et de ce qui n’a pas pu l’être, c’est surtout un parcours politique exceptionnel qui se trouve désormais à un tournant décisif de sa propre trajectoire. 40 ans de pouvoir, ce n’est pas rien ! Et à ce propos, depuis quelque temps, certains, à haute voix, osent évoquer la succession, pendant que ceux qui y voient encore un tabou préfèrent murmurer. La succession d’Omar Bongo Ondimba est inscrite dans l’ordre des choses. Il n’est point besoin de s’en émouvoir. On peut en discuter, avec sérénité. Il est même certain que les disputes seront vives, le moment venu. Et le bilan de cet homme, qui a accédé au pouvoir à 32 ans en succédant au père de l’indépendance, retiendra encore les analystes pendant longtemps. Leurs avis seront toujours partagés, mais ils sauront trouver au moins un point d’accord : la paix et la stabilité dont les Gabonais sont si fiers et qui distinguent notre pays de beaucoup d’autres en Afrique et dans le monde, fait aussi partie de ce bilan. On peut l’inscrire à l’actif. Pour le reste, notre responsabilité aujourd’hui est de l’assumer tout entier. Eh oui ! Les choses sont ainsi faites que nul n’aura le bénéfice de discussion. L’ensemble des éléments substantiels du bilan que nous sommes invités à établir constituent un héritage. Dès lors, nous ne pouvons envisager l’avenir du Gabon en dissertant seulement sur ‘’les prétendants au trône’’, sans nous poser la question de la transmission de cet héritage, comme un patrimoine politique dont tous les Gabonais devront être les conservateurs.

La séquence la plus marquante du discours du Président de la République fut cependant la volonté clairement exprimée de rompre fondamentalement avec « nos façons d’agir », celles qui auront pénalisé son action pendant ces 40 années. Il les a lui-même dénoncées, avec fermeté, en établissant les responsabilités. Celles-ci sont nécessairement partagées. Mais l’on voit bien que si les mauvaises pratiques ont pu vaincre du goût de l’effort et de la valorisation du travail, du sens des responsabilités, du respect de la loi et de la probité, de l’intérêt général et de l’éthique du service public dans notre pays, c’est moins parce que les hommes ont été mauvais que parce l’impunité a été érigée en système !

Le Président de la République a conspué « cet Etat aujourd’hui affaibli par l’ethnisme, le clientélisme, l’affairisme, la corruption, la politisation outrancière et le népotisme qui ont gangrené les pouvoirs publics ». Courageux et sans complaisance. Le Premier Ministre avait déjà livré pareil réquisitoire contre l’Etat. C’était le 6 mars 2006, devant l’Assemblé Nationale. Ayant identifié la corruption dans les services publics comme l’un des maux qui compromettent l’efficacité de l’action de l’Etat en faveur du bien-être des populations, le Chef du Gouvernement donnait à sa déclaration de politique générale des allures de serment. « Il nous faut impérativement revenir à l’éthique républicaine », s’élança-t-il. « En regardant le peuple gabonais droit dans les yeux, je prends l’engagement de tout mettre en œuvre pour que chacun sache bien qu’il n’y a pas dans notre pays deux catégories de citoyens : ceux qui pensent être au-dessus de la loi et ceux sur qui peut s’abattre allègrement cette loi (…) Le gouvernement mettra en place les moyens qu’il faut pour mettre fin aux abus et à la gabegie que connaît notre pays à travers les agissements de certains serviteurs de l’Etat. Il est indispensable que le gouvernement marque son autorité et punisse ». Et qui ne l’a approuvé ? La sévère diatribe du Président de la République a donné un écho à la philippique du Premier Ministre. Mais elle a aussi sonné le glas de son gouvernement. Le Chef de l’Etat a instruit son procès et demandé qu’une « nouvelle équipe » lui soit proposée « le moment venu ». Décidé à « conduire le Gabon vers les cimes des Nations développées », il a souhaité que les ouvriers se relayent désormais sur ce chantier permanent qui nous engage tous. Et il sait que les citoyens y seront attentifs, eux qui ont pourtant montré qu’ils ne veulent plus croire aux discours et en la politique en désertant massivement les urnes ces dernières années. Revigorés par le ton qui était monté, chacun d’entre eux attendra qu’« un Gouvernement de mission, un Gouvernement resserré, ouvert à tous les vrais patriotes et mis en place pour des objectifs précis », qui « tiendra sa durée de vie de sa capacité à entreprendre et à agir », soit la première traduction concrète de cette volonté de rupture si fortement affirmée. Ce ne sera pas tout à fait le cas. Le 28 décembre dernier, le Premier Ministre a livré à la Nation la composition de son nouveau gouvernement. La presse a relayé la déception de ceux qui espéraient un virage à 90° par la réduction significative du nombre des ministres et le départ de tous les « barons du système ». Ils devront peut-être attendre encore.

Quoi qu’il en soit, l’ouvrage n’est pas assuré d’être achevé. Le Président de la République a appelé à la fin de l’impunité en demandant à la justice de « jouer désormais son rôle » et en s’engageant « à continuer de garantir son indépendance ». Mais il sait aussi que la nature même de l’institution judiciaire et, dans notre pays, les nombreux maux dont celle-ci souffre, rendent cette tâche difficile. Chacun peut relever qu’au Gabon comme ailleurs, les rapports ambigus que la justice entretient avec le pouvoir politique opposent à la théorie de la séparation des pouvoirs la réalité de la connivence des institutions, qui fait douter de cette indépendance. L’emblématique Conseil Supérieur de la Magistrature, dont nous avons hérité de la France, en est l’une des illustrations les plus significatives. Il est vrai cependant que l’indépendance de la justice résulte moins de la garantie constitutionnelle que de la posture des magistrats eux-mêmes. Et au-delà, ce qui vaut pour la justice vaut également pour tout le reste. Notre société, dominée à ce point par l’intrusion hégémonique du politique dans toutes ses sphères, ne peut assurer l’ensemble des régulations que les ambitions et les activités de ses membres et de ses structures exigent si elle ne créé pas la confiance, n’établit pas la place de chaque entité et ne libère pas l’ensemble de ses énergies créatrices ! La démocratie, ses valeurs et ses règles, concourent à cela. Elles constituent l’ultime recours contre l’arbitraire des puissants. La place de la légalité est l’une de ces valeurs. Celles que nous avons inscrites à l’encre indélébile au fronton de notre République en font aussi partie. A l’aube d’une nouvelle transition, il nous faut nous rappeler leur sens profond. Il nous faut aller au bout du chemin emprunté en acceptant de questionner notre rapport à l’Etat et à la Nation, à la loi et à la justice, au pouvoir et à l’argent, mais aussi à nous-mêmes et aux autres, pour épouser les principes d’une nouvelle gouvernance plus vertueuse et plus efficace pour notre pays. C’est notre intérêt à tous.

En effet, à mon sens, aux termes de son propos, le Président de la République a convoqué une interrogation majeure, qui ne met pas seulement l’Etat en face de ses responsabilités mais s’adresse à l’ensemble des citoyens, à savoir : dans quelle mesure sommes-nous engagés à assumer un nouveau contrat avec la République, qui tienne l’Union de tous les Gabonais, le Travail au service de la construction de la Nation et la Justice indépendante et impartiale comme des valeurs essentielles et avec lesquelles l’on ne doit point transiger ? Si nous voulons que « les perspectives qui s’ouvrent devant nous soient [réellement] porteuses d’espérance pour tous », c’est bien ce défi là que l’Etat, ceux qui le gouvernent ou l’animent, les Forces Vives de la Nation et tous les Citoyens, où qu’ils soient, doivent relever ensemble.

Serge Abessolo

Avocat au Barreau de Paris

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One Response to Une ferme volonté de rupture ! de Serge ABESSOLO

  1. popile dit :

    Je serais intéressé de savoir le commentaire que fait Monsieur l’avocat au barreau de Paris, Serge Abessolo, après le remaiement du gouvernement de Libreville.
    Mr Abessolo est-il comblé?

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