AFRIQUE: Règlement du différend de la péninsule de Bakassi

imagesvign349_90.jpg Interview avec

Ahmedou Ould-Abdallah en compagnie du Président Camerounais Biya Paul

CAMEROUN-NIGERIA, 16 novembre

– Après 43 années de tensions aux frontières et plusieurs accrochages sporadiques, le Nigeria et le Cameroun semblent avoir réglé définitivement leur différend frontalier.

Au mois d’octobre, le premier des six observateurs des Nations Unies est arrivé au Nigeria, près de la péninsule contestée de Bakassi, pour superviser la phase finale du retrait du Nigeria et le transfert d’autorité au Cameroun. Le processus de rétrocession, qui a démarré en août 2006, devrait s’achever en juin 2008.

L’accord sur la rétrocession de la péninsule de Bakassi est l’un des quatre accords signés par les deux pays et relatifs à la délimitation de leurs 2 300 kilomètres de frontières, du lac Tchad, au nord, à la côte.

Les deux pays ont également créé une commission mixte chargée d’élaborer et de mettre en ouvre les accords et qui, jusque récemment, était présidée par Ahmedou Ould-Abdallah, ancien représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies au Bureau régional des Nations Unies pour l’Afrique de l’Ouest (UNOWA). Actuel représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies en Somalie, M. Ould-Abdallah a accordé une interview lors de son passage à Dakar en novembre ; en voici quelques extraits.

Quels est le réel enjeu de cette frontière ?

Depuis l’accession à l’indépendance du Cameroun et le Nigeria en 1960, il n’y pas eu de paix à la frontière entre ces deux pays. Il y a eu des accrochages – surtout dans les années 1993 et 1994 – entre les deux armées ; ces incidents ont fait plusieurs morts parmi la population civile et le risque de conflit a perduré. Le 10 octobre 2002, la Cour internationale de justice (CIJ) a réglé le différend frontalier et j’ai servi de médiateur dans les accords entre les deux pays pour les amener à respecter et à mettre en ouvre les décisions de la Cour.

Comment vous y êtes-vous pris ?

Il a fallu beaucoup écouter, de la patience tout en veillant à ce qu’il n’y ait pas de débordement. Nous n’avons pas eu besoin d’une importante et onéreuse mission de maintien de la paix des Nations Unies. Il a suffi d’un bon sens de la diplomatie et de quelques mesures préventives.

La mission dans son ensemble n’a coûté que six millions de dollars, une somme prélevée sur le budget habituel des Nations Unies. Un autre financement, d’un montant d’environ 12 millions de dollars est également prévu pour la démarcation physique de la frontière. Il proviendra de fonds extrabudgétaires, le Cameroun et le Nigeria s’étant engagés à apporter une contribution à hauteur de 50 pour cent.

Lorsqu’IRIN s’est rendu récemment dans la péninsule de Bakassi, presque tous les habitants rencontrés ont dit qu’ils voulaient rester nigérians. Pourquoi la volonté de la population vivant sur le territoire n’est-elle pas prise en compte ?

L’identité d’une population n’est pas toujours la même que celle du territoire sur lequel elle vit. Plus de trois millions de Nigérians vivent sur le territoire camerounais et un très faible pourcentage d’entre eux vit à Bakassi. Qu’ils vivent à Bakassi ou ailleurs au Cameroun, ce territoire n’est pas le Nigeria.

Mais la différence c’est que le gouvernement nigérian a sur son territoire une commune baptisée Bakassi ?

En effet, cela complique encore plus la situation car la Constitution nigériane n’autorise pas la dissolution d’une commune. Je dois féliciter le gouvernement nigérian qui a su trouver une solution astucieuse à ce problème en délocalisant simplement Bakassi dans une nouvelle commune sur son territoire national.

Toutes les zones contestées ont-elles finalement été rétrocédées au Cameroun ?

Non, pas toutes. Vous savez qu’il y a eu quatre accords. Il y a eu l’accord du 16 décembre 2003 pour la zone du lac Tchad et au terme duquel le Nigeria a perdu 33 villages, même si par souci de compromis, le Cameroun lui en a cédé deux.

Et sur les autres zones de la frontière ?

Dans l’accord du 14 juillet 2004 relatif aux 2 300 kilomètres de frontières, les deux parties ont perdu des territoires. Un membre du Congrès camerounais était originaire d’un village que le Cameroun a dû céder au Nigeria. Ses opposants ont tenté de le contraindre à la démission, arguant qu’il n’avait plus de légitimité, puisqu’il avait perdu sa circonscription. Heureusement, leur tentative a échoué.

La délimitation des 2 300 kilomètres de frontières a été un exploit extraordinaire. C’est le plus long tracé de frontière jamais arbitré par les Nations Unies ; plus long que les frontières Koweït-Irak, Ethiopie-Erythrée et Timor oriental-Indonésie réunies. C’est une frontière qui passe en plein milieu des villages, avec, par exemple, une école côté camerounais et un cimetière, côté nigérian.

Mais les observateurs des Nations Unies sur place essaieront de faire comprendre aux villageois que le concept de cette frontière n’est pas de créer une séparation entre les communautés. Il s’agit d’une délimitation des frontières nationales qui n’entraînera aucun déplacement de population.

Donc toute la péninsule de Bakassi a été rétrocédée au Cameroun ?

Sous la pression de la France, de la Grande-Bretagne et d’autres pays européens, les deux pays ont finalement signé cet accord le 12 juin 2006. J’ai également trouvé un compromis, inspiré d’un accord frontalier du 19è siècle entre l’Equateur et le Pérou, qui permet au Nigeria de sauver la face en maintenant une présence sur 18 pour cent du territoire pendant une période de deux ans, jusqu’en juin 2008.

Et a-t-il été difficile de négocier les frontières maritimes ?

Ces négociations ont été les plus difficiles de toutes. Il y a d’importantes réserves de pétrole et de gaz et la mer est très poissonneuse dans la région. Il y avait également le problème de l’accès à la mer pour la flotte nigériane basée dans la ville limitrophe de Calabar, mais nous avons finalement pu conclure un accord le 11 mai 2007.

Sait-on qui exploitera les gisements de pétrole ?

En principe oui. Les autorités camerounaises ont été très raisonnables à propos des gisements de pétrole que le Nigeria a déjà commencé à exploiter. Elles ont accepté que le Nigeria continue d’exploiter ces gisements dès lors qu’il paie des redevances à l’Etat camerounais.

Mais le problème des gisements de pétrole qui se trouvent à cheval sur la frontière maritime entre les deux pays n’a pas encore été tranché. Le Nigeria et le Cameroun ont convenu de créer une zone de développement mixte, mais on ne se sait pas encore très bien comment elle fonctionnera.

Y a-t-il encore des risques de voir ces accords échouer ?

Ce qui est important c’est d’instaurer la confiance – en mettant en place des mesures en faveur des gouvernements et des populations. Nous devons veiller à ce que les deux parties continuent de se rencontrer et de discuter pour renforcer ces accords.

Des habitants de Bakassi ont confié à IRIN qu’ils avaient peur d’être opprimés par les autorités camerounaises.

Tout dépend du comportement du gouvernement camerounais parce qu’il récupère la plus grande partie de la péninsule, et les populations vivant sur ces terres ont besoin de savoir que le Cameroun aura à cour de défendre leurs intérêts. Les gendarmes camerounais ont par le passé exploité les Nigérians vivant sur le territoire et ces pratiques doivent cesser.

Jusqu’ici, l’Etat camerounais n’a pas été prompt à mettre en place des services locaux [dans les zones de Bakassi qui lui ont été rétrocédées]. Mais c’est une administration très centralisée dans laquelle toutes les décisions viennent d’en haut.

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