Coup d’Etat manqué du 6 avril 1984: le rôle trouble de la France

Coup d’Etat manqué du 6 avril 1984: le rôle trouble de la France

Click to jump to 'Le Messager'DOUALA – 25 OCT. 2007
© Le Messager

Les Gaullistes veulent ramener Ahmadou Ahidjo aux affaires. Les Socialistes (nouvellement arrivés au pouvoir en hexagone) sont dubitatifs quant à la conduite à tenir au Cameroun. Paul Biya devient le roseau d’une relation centenaire.

 

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Les vingt-quatre premiers mois de l’accession de Paul Biya à la magistrature suprême auront certainement été parmi les plus difficiles de son “ règne ”. A peine installé au pouvoir, l’homme du 6 novembre 1982 doit faire face à une double adversité. Primo : celle de son “ illustre prédécesseur ”. Secundo : celle de la droite française, dont les réseaux prospèrent encore dans le pré-carré, malgré l’arrivée aux affaires d’un socialiste nommé François Mitterrand. L’apogée de cette adversité sera sans nul doute le coup d’Etat manqué du 6 avril 1984. Après le putsch, les soupçons s’orientent naturellement vers Amadou Ahidjo, et singulièrement vers les ressortissants du grand Nord (aire culturelle de l’ancien chef de l’Etat). Il s’ensuivra une chasse aux sorcières regrettable à l’endroit des Nordistes.

Les rapports produits plus tard par les services de renseignement camerounais permettent pourtant de constater l’implication active de la France dans cette tentative manquée de coup d’Etat. En effet, des soldats français basés au Gabon ont été pris en photo à Yaoundé pendant les heures chaudes du putsch. La présence insolite de ce commando puissamment armé dans la capitale camerounaise aurait pourtant dû susciter la curiosité des observateurs avertis. Elle aurait dû faire l’objet d’un débat public, voire d’un feuilleton judiciaire comparable au procès de Ahmadou Ahidjo. Malheureusement, le rôle trouble de la France dans cet épisode triste de l’histoire du Cameroun reste officiellement inconnu. On ne s’en tient donc qu’à l’officieux. La France a privilégié ses intérêts dans ce coup d’Etat. Les Gaullistes ont voulu ramener leur suppôt (Ahmadou Ahidjo) aux affaires. Car, il se présente alors comme le meilleur à même de défendre leurs intérêts face à un inconnu perçu comme le protégé de François Mitterrand. Cet inconnu ne rassure pas. Surtout qu’il pose des actes susceptibles de menacer les intérêts économiques de la France. En effet, Paul Biya ouvre par exemple la concurrence dans l’industrie tabacole. Mettant ainsi fin à un monopole français (société Bastos) dans ce secteur d’activité.

Paul Biya, ennemi intime de la France

Pourquoi avoir tu toute la vérité au peuple camerounais ? Certainement par pragmatisme politique. La Françafrique vit ses heures de gloire dans les années 1980. Et puis le rapport de forces ne plaide pas en faveur du président Biya. Il choisit par conséquent la politique du roseau (qui plie mains ne rompt pas). Mais, le père du Renouveau national nourrit une rancune tenace à l’égard de ses “ maîtres ”. Il tente de s’émanciper du pré-carré dans les années d’après coup d’Etat. “ Le Cameroun n’est la chasse gardée de personne ” ou “ Le Cameroun n’ira pas au Fmi ”. Mais, il sera rattrapé par la “ real politik ”. De guerre lasse, Paul Biya préfère regarder de loin la mère patrie. Une indifférence qui l’éloigne aussi de tous ses homologues africains de la Françafrique.

Thierry Ndong

Yvon Omnes, symbole de l’ambiguïté

L’ancien ambassadeur exécutait les plans secrets de la France au Cameroun, malgré les discours officiels.

Yvon Omnes. Ambassadeur de France au Cameroun de 1984 à 1993. Cet homme est le symbole de l’ambiguïté des relations entre les deux pays. Dans son discours de La Baule, le président français François Mitterrand semblait sonner le glas d’un support inconditionnel de son pays aux dictatures africaines. “Je conclurai, Mesdames et Messieurs, en disant que la France liera son effort de contribution aux efforts qui seront accomplis pour aller vers plus de liberté ”, avait-il alors lancé aux chefs d’Etat du continent noir.

Chaque plénipotentiaire de la diplomatie française devait donc veiller au respect de ces prescriptions. Mais Yvon Omnes a choisi de consolider le régime Biya au pouvoir depuis 1982. Durant son séjour au Cameroun, il s’illustre par son hostilité à toute idée d’alternance à la tête du pays. Il déteste cordialement l’opposition politique et se bat pour briser toute alternative de revendication initiée par la société civile émergente.

Lors des échéances électorales de 1992 (législatives et présidentielle), il est au four et au moulin. Il est dans le carré des “ think thank ” de Paul Biya. Il fait des propositions. On l’écoute. Presque religieusement. Il détient en effet le cordon de certaines relations avec la France. Notamment avec les milieux politiques et économiques. On se souvient qu’il assurait, entre autres, l’interface entre le pouvoir politique local et l’entreprise pétrolière Elf dont Eva Joly avait dévoilé le blanchiment des fonds dans l’affaire Elf. Au lendemain de la présidentielle du 11 octobre 1992, la France est le seul pays occidental à reconnaître officiellement la victoire du président Biya. Le rôle de Yvon Omnes est même allé au-delà de ses fonctions républicaines. Immédiatement après sa retraite, il est devenu l’un des conseillers très privés de Paul Biya, avec, dit-on, une concession d’exploitation forestière pour survivre.

Mission occulte

On comprendra, plus tard, les fondements de son action. La France joue un jeu ambigu dans un langage double. Les déclarations de La Baule n’étaient en fait qu’un paravent pour mieux piller et avilir l’Afrique, à travers des personnages dont elle tient les couilles. Lors des rencontres suivant celles de La Baule, le masque tombe. C’est d’abord Jacques Chirac (maire de Paris) qui, le 18 juillet 1990 à Tunis, affirme que “l’évolution de la vie politique intérieure de ces pays doit se faire à leur rythme et non dans la précipitation”. Plus tard, Michel Roussin, alors ministre français de la coopération, précise que “ l’évolution de la situation en Afrique fait que même si l’on reste très attaché à cette idée de démocratie, elle ne peut pas être une condition exclusive de la coopération […] ”.

Ainsi, M. Omnes honorait le vrai mandat stratégique de la France au Cameroun. On se rappelle qu’après La Baule, des pays comme le Togo, le Zaïre et la Mauritanie avaient été sanctionnés (par la France) pour entorse à la démocratie. Mais, il n’en fut pas de même pour le Cameroun et la Côte d’Ivoire. Comme l’explique Achille Mbembe, ces deux pays sont considérés comme faisant partie du cercle restreint de “l’Afrique utile”. Ils occupent en effet des positions géostratégiques intéressantes pour la domination de la France sur l’Afrique.

Pas alors surprenant que Jeanny Leroux, chef d’une délégation de parlementaires français en visite au Cameroun félicite le travail de Omnes en ces termes : “Nous sommes très satisfaits de ce qui se passe aujourd’hui au Cameroun”. Une position qui n’est pas pour déplaire à l’un des anciens ambassadeurs de France au Cameroun, Philippe Selz : “ La France est évidemment désireuse d’accompagner le Cameroun sur cette voie prometteuse, qui est la seule porteuse de progrès économique et social ”. Autrement dit, un soutien à tout régime qui protègerait les intérêts de la mère partie.

Alexandre T. DJIMELI

 
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