BÉNIN: « J’ai dû vendre mes terres pour me soigner »

COTONOU, 23 octobre 2007

– Lorsqu’il évoque la question de l’impact du sida sur le monde rural, Comlan Houessou sait de quoi il parle. Cet agriculteur béninois a tout perdu à cause du VIH : le respect de ses voisins, ses économies et ses terres. Il se bat aujourd’hui pour tout reconstruire.

Il y a encore cinq ans, M. Houessou possédait deux hectares de terres dans la région de Couffo, dans le sud-ouest du pays, des terres héritées de sa famille sur lesquelles il cultivait du maïs, du manioc et du coton, pour subvenir aux besoins de ses deux épouses et de leurs six enfants.

Mais en 2003, sa santé commence à se dégrader. « Au début, c’était des maux de tête, je me suis dit que ça allait passer mais ça s’est aggravé », a-t-il raconté à IRIN/PlusNews, alors qu’il participait à la conférence ‘De la recherche à l’action : réduire l’impact du VIH/SIDA sur l’agriculture et la sécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest’, organisée début octobre à Cotonou, au Bénin.

Son entourage ayant attribué ses maux à de la sorcellerie, M. Houessou se rend d’abord chez un guérisseur traditionnel, pour tenter de soulager ses douleurs. Ces mois de visites successives l’obligent petit à petit à vendre des terres qu’il n’était de toute façon plus en état de cultiver.

« Il fallait payer mes soins, offrir des cabris, j’ai d’abord dépensé toutes mes économies mais ce n’était pas assez, alors j’ai dû vendre mes terres pour me soigner », a raconté cet homme, aujourd’hui âgé de 42 ans.

Son état de santé empirant de jour en jour, M. Houessou est finalement hospitalisé. Au bout de quelques mois, alors qu’il est alité et de plus en plus faible, mais toujours sans aucune idée du mal qui le ronge, il surprend une conversation entre deux médecins.

« J’ai entendu un médecin dire à un autre, en parlant de moi : ‘c’est celui qui a le VIH’ », a-t-il raconté. « J’ai fait du bruit. J’ai décidé de quitter l’hôpital pour rentrer à la maison et je suis allé faire le test de dépistage, puis la confirmation, c’était bien le VIH ».

« Je pense qu’ils [les médecins] n’ont pas réussi à m’informer parce qu’ils m’avaient fait le test de dépistage sans mon consentement, mais ils auraient dû me proposer de faire le test puisqu’ils savaient ! », s’est-il indigné.

Mis immédiatement sous traitement antirétroviral (ARV), ces médicaments qui permettent de prolonger et d’améliorer la vie des personnes vivant avec le VIH, M. Houessou, confiné chez lui, se retrouve alors, tout comme ses femmes également infectées au VIH, confronté au rejet de sa communauté.

« Mes voisins savaient, ils nous fuyaient, mes femmes et moi », a-t-il raconté. « Un matin, mes femmes avaient cuisiné 10 kilos de riz pour aller vendre au marché, mais des jeunes leur ont barré la route avec des chicots et les ont obligées à verser le riz par terre ».

Grâce aux ARV, M. Houessou reprend peu à peu des forces et décide alors de se battre, pour lui et pour les autres personnes dans son cas.

« J’ai commencé à faire des témoignages à visage découvert et à travailler en association, pour sensibiliser les populations aux problèmes qui touchent les personnes infectées, surtout en milieu rural où il y a peu d’information sur l’épidémie », a-t-il expliqué.

Des agriculteurs malades et démunis

Aujourd’hui à la tête du Réseau béninois des associations de personnes vivant avec le VIH, qui regroupe 46 organisations et revendique plus de 45 000 sympathisants -des personnes infectées ou affectées par le VIH/SIDA pour beaucoup issues du milieu rural-, M. Houessou milite en faveur de la réinsertion sociale et économique des personnes séropositives, dont beaucoup ont tout perdu.

« Souvent, avant même de faire le test de dépistage du VIH, les personnes sont déjà fatiguées, elles ont donc épuisé leurs ressources et vendu leurs terres pour tenter de se soigner », a-t-il expliqué. « Quand elles vont enfin faire le test, elles sont donc démunies, beaucoup sont indigents, c’est un vrai problème au Bénin ».

La stigmatisation liée au VIH/SIDA, très forte en milieu rural, est un autre souci majeur pour M. Houessou, car l’une des conséquences est que les personnes infectées hésitent à partager le résultat de leur test avec leur conjoint.

Une hésitation que la persistance de certaines traditions, telles que la polygamie et l’héritage des veuves, aggrave, selon lui.

« Lorsqu’un homme infecté qui a deux ou trois femmes décède, et que ses femmes doivent épouser le frère [du défunt] qui a lui-même deux ou trois femmes, sans que ces personnes soient informées [de leur statut sérologique], le nombre de personnes infectées va forcément augmenter », a-t-il noté.

Or les conditions socio-économiques difficiles encouragent la pratique de l’héritage des femmes, a dit M. Houessou.

« Si le mari a laissé des terres, à sa mort, les femmes doivent les vendre pour payer la cérémonie funèbre, et même si elles ne les vendent pas, il faut éviter de diviser ces terres entre les héritiers parce que sinon elles sont de plus en plus petites. Il faut aussi des bras valides pour les cultiver, donc tout cela pousse les femmes à se remarier », a-t-il expliqué.

Un autre souci de M. Houessou concerne le problème de la nutrition : selon une étude présentée à la conférence de Cotonou, 80 pour cent des quelque 8 420 patients aujourd’hui sous ARV au Bénin sont en situation d’insécurité alimentaire et près d’un sur quatre souffre de malnutrition.

Or une alimentation riche et variée est indispensable aux personnes dont le système immunitaire est affaibli, a-t-il rappelé, mais « les partenaires qui interviennent en milieu rural ne vont pas en profondeur, les [ruraux] sont désavantagés » par rapport aux populations urbaines, a-t-il regretté.

D’autre part, même si les antirétroviraux sont gratuits au Bénin depuis 2004 et si l’accès au dépistage et au traitement du VIH/SIDA s’est amélioré ces dernières années, le pays comptant aujourd’hui 48 centres de prise en charge sur tout le territoire, les ruptures régulières d’approvisionnement en ARV, notamment dans les centres ruraux, restent un souci majeur.

« Notre action [au sein du Réseau] est aussi d’interpeller le gouvernement sur la nécessité de pérenniser les traitements », a expliqué M. Houessou.

Grâce à son activité salariée au sein du Réseau, M. Houessou a réussi à faire quelques économies et à racheter un demi hectare de terres, sur lesquelles il cultive du maïs et du manioc pour nourrir ses épouses, dont l’une est sous ARV, et ses enfants, tous séronégatifs.

Mais il sait que sa situation est loin d’être celle de tous ses pairs agriculteurs infectés au VIH. « Nous avons besoin d’un appui pour retrouver nos terres et reprendre une activité », a-t-il plaidé.

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