AFRIQUE: Une production agricole pour se nourrir ou pour rouler en voiture ?

JOHANNESBOURG, 24 octobre

– Alors qu’on assiste à une flambée des cours du pétrole et que la production de biocarburants offre des perspectives plus intéressantes, surtout pour les pays pauvres, ses répercussions éventuelles sur la sécurité alimentaire suscitent bien des débats.

La production de biocarburants, en tant qu’activité génératrice de revenus, devrait aller de pair avec des stratégies de renforcement de la sécurité alimentaire des pays, a fait observer André Croppenstedt, économiste à la division de l’économie agricole de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

M. Croppenstedt participe à un projet de consultation, sur trois ans, financé à hauteur de 3,7 millions de dollars américains et lancé récemment par la FAO. Ce projet est destiné à aider les décideurs politiques à analyser les incidences potentielles de la production de bioénergie sur la sécurité alimentaire dans les pays en développement.

« La production de biocarburants n’a pas besoin de concurrencer la production vivrière si la demande en biocarburants permet aux ménages ruraux d’augmenter leurs revenus et si ces derniers sont à leur tour investis pour accroître la productivité de toutes les activités agricoles, y compris la production vivrière, a affirmé M. Croppenstedt.

« En partant du principe que les ménages ruraux ne pratiquent pas la monoculture, la production de biocarburants pourrait alors stimuler la production agricole, comme c’est peut-être le cas chez les cotonculteurs de certains pays sahéliens ».

La récente flambée des cours prix du pétrole a eu des effets dévastateurs sur l’économie de bon nombre de pays pauvres dans le monde : sur les 50 pays les plus pauvres de la planète, 38 d’entre eux sont des importateurs nets de pétrole, et 25 importent tous leurs besoins en produits pétroliers.

Dans certains de ces pays, la part consacrée actuellement à la couverture des besoins en carburant est six fois supérieure au celle du budget de la santé, tandis que dans d’autres, elle représente le double du montant du budget alloué aux programmes de réduction de la pauvreté, selon le rapport publié par les Nations Unies et intitulé Sustainable Bioenergy: A Framework for Decision Makers (Energie durable : un canevas pour les décideurs).

« Bon nombre de ces pays pauvres se trouvent dans des régions tropicales où des cultures de biocarburants relativement peu onéreuses, telles que la canne à sucre et le palmier à huile, sont déjà pratiquées », pouvait-on lire dans le document cadre des Nations Unies. En 2006, 13 pays africains ont créé l’Association des pays africains non producteurs de pétrole, une association dont l’objectif est de développer l’industrie des biocarburants sur le continent.

« L’affranchissement progressif de la dépendance vis-à-vis du pétrole a commencé », a fait remarquer Alexander Müller, sous-directeur général de la FAO. « Dans les 15 à 20 prochaines années, les biocarburants pourraient couvrir 25 pour cent des besoins énergétiques du monde. « Si cette évolution est encourageante, d’un point de vue de la réduction des émissions de gaz à effet de serre, la flambée des cours du pétrole a, en revanche, poussé la plupart des pays à jouer la carte écologique en augmentant leur consommation de biocarburants.

La production mondiale de biocarburants a doublé au cours des cinq dernières années et va très probablement doubler encore dans les quatre années à venir, selon le document cadre des Nations Unies. L’Argentine, l’Australie, le Canada, la Chine, la Colombie, l’Equateur, l’Inde, l’Indonésie, le Malawi, la Malaisie, le Mexique, le Mozambique, les Philippines, le Sénégal, l’Afrique du Sud, la Thaïlande et la Zambie font partie des pays dont les gouvernements ont récemment adopté une nouvelle politique de développement des biocarburants.

Mais la forte demande en biocarburants a déjà un impact sur les cours mondiaux du maïs et du sucre, deux importantes matières premières agricoles utilisées dans l’industrie des biocarburants.

Compétition pour la terre

L’autre grand sujet de préoccupation est la compétition croissance pour la terre.
« En l’absence d’analyses et de politiques stratégiques globales, la production commerciale de biocarburants peut se concentrer sur les terres de grande qualité – pour leur meilleure rentabilité et la bonne qualité de sol qu’exigent les cultures de première génération -, de sorte que les biocarburants, en tant que « cultures de rente d’avenir », utiliseront les meilleurs terres, laissant les mauvais sols pour les cultures céréalière et de subsistance », a noté le document cadre des Nations Unies.

C’est un aspect que compte étudier l’équipe du projet de la FAO, tout en tentant d’intégrer la sécurité alimentaire dans le cadre des politiques nationales de développement des biocarburants. Le projet Bioénergies et sécurité alimentaire a commencé ses évaluations dans trois pays : la Tanzanie, en Afrique, le Pérou, en Amérique du Sud, et la Thaïlande, en Asie du Sud-est.

Selon M. Croppenstedt, qui participe à l’étude d’évaluation en Tanzanie, la priorité à l’heure actuelle est de s’assurer qu’aucune terre acquise pour la production de biocarburants n’a été utilisée auparavant pour la production de cultures vivrières. « Naturellement, il est important de prendre les bonnes décisions à cette étape pour que les paysans ne se retrouvent pas sans terre ».

Le gouvernement tanzanien a d’ailleurs fait part de ses préoccupations en indiquant que la culture de la canne à sucre ne devrait pas entraîner le déplacement ou la dépossession des terres des paysans pratiquant une agriculture de substance, et que les agriculteurs désireux de fournir des manières premières pour les biocarburants ne devraient pas pratiquer la monoculture, a souligné M. Croppenstedt.

« D’après ce qui nous a été rapporté, certaines plantations seraient des terres qui n’auraient jamais été exploitées ou alors des terres laissées à l’abandon ».

Tous les investisseurs que l’équipe de la FAO a eu l’occasion de rencontrer en Tanzanie étaient déterminés à ne pas compromettre la sécurité alimentaire et souhaitaient « promouvoir la diversification des cultures ou conseiller aux paysans de réserver uniquement une partie de leur champ pour la production de cultures destinées aux biocarburants. Ces investisseurs ont par ailleurs affirmé que la pérennité de leurs activités impliquerait à l’avenir un accès facile à la terre et aux financements, des avantages qui, selon eux, seraient assez incitatifs pour les amener à respecter leurs engagements ».

Des cours encore inférieurs à ceux du pétrole

En Tanzanie, la procédure d’acquisition des terres est complexe et pourrait retarder la production de biocarburants. « La plupart des terres en Tanzanie appartiennent soit aux communautés villageois soit au domaine national ; les terres appartenant au domaine national sont plus faciles à acquérir », a fait observer M. Croppenstedt.

« D’après ce que j’ai compris, il faut compter entre 10 et 15 ans pour commencer à exploiter une plantation de palmiers à huile. Pour le jatropha, la culture se fera en plusieurs étapes et ne se poursuivra que si les rendements sont assez élevés ; ce qui devrait prendre cinq à 10 ans pour qu’une plantation totalement opérationnelle. Quant à la culture de la canne à sucre, certains projets d’exploitation pourraient être opérationnels d’ici 2010 », a-t-il ajouté.

Le jatropha est une plante qui pousse rapidement et qui peut être cultivée sur des sols pauvres et dans des zones très arides. Elle ne nécessite aucune irrigation et dès la deuxième année de plantation, elle commence à produire d’importantes quantités d’huile pouvant être utilisées pour la fabrication de biocarburants.

Un des investisseurs rencontrés par l’équipe de la FAO avait même envisagé de délocaliser sa production de biocarburants. « Ce type de stratégie va créer des emplois et va permettre à de petits actionnaires d’investir dans le secteur des biocarburants », a indiqué M. Croppenstedt.

Le volet développement

Plusieurs chefs d’Etat africains ont été séduits par le succès du Brésil, un pays en développement qui s’est lancé dans la production de biocarburants il y a 30 ans, et qui est actuellement le premier producteur mondial de bioéthanol. Environ 1,5 million de paysans brésiliens cultivent de la canne à sucre destinée à la production de biocarburants.

Selon la FAO, le prix d’un baril de bioéthanol correspond actuellement à la moitié du prix d’un baril de pétrole, et un million de véhicules au Brésil fonctionnent avec des biocarburants produits à partir de la canne à sucre. C’est une politique de réduction des coûts que bien des pays – pauvres et industrialisés – souhaiteraient imiter.

« A l’instar du Brésil, beaucoup de pays africains devraient développer un marché national du biocarburant », a fait observer M. Croppenstedt.

En effet, l’utilisation de biocarburants pourrait trouver des applications dans de petits projets d’électrification de zones rurales.

« En Tanzanie, des projets sont menés actuellement pour installer dans certaines zones rurales des générateurs électriques fonctionnant à partir d’huile végétale brute dont la matière première est le jatropha », a-t-il indiqué.

Les générateurs que propose TaTEDO, une organisation non-gouvernementale (ONG) capables de produire de l’énergie pour faire fonctionner des machines, recharger des batteries et de fournir de l’éclairage aux boutiques et aux ménages des communautés villageoises pendant quatre heures, le soir.

« Certaines communautés ont même adopté un arrêté municipal garantissant la fourniture de graines de jatropha pour les générateurs [gérés par un entrepreneur agréé et supervisés par un comité de gestion de ressources bioénergétiques] », a expliqué M. Croppenstedt.

« Même si nos connaissances sur le jatropha sont limitées, les ingénieurs agronomes avec lesquels nous nous sommes entretenus ont affirmé que la plante pouvait être associée aux haricots, dans le cadre d’une culture intercalaire », a-t-il ajouté. « Actuellement, les paysans semblent avoir adopté la technique de la culture en haie pour cultiver cette plante ».

Concurrencer les pays occidentaux

Mais tous les pays africains n’ont pas la capacité de développer une production de biocarburants.

« Il y a beaucoup d’insuffisances en matière de productivité dans l’agriculture africaine – peu de systèmes d’irrigation, utilisation très limitée d’engrais – et il faut donc beaucoup d’efforts pour améliorer la productivité », a commenté M. Croppenstedt.

Mais le gros handicap reste le développement des infrastructures. « Les coûts de transaction sont généralement très élevés dans les pays africains et ce facteur constitue un obstacle au développement des biocarburants et à l’amélioration de la production vivrière », a-t-il ajouté. « Comment peuvent-ils donc concurrencer les prix des biocarburants proposés dans d’autres pays du monde ? ».

Les Etats-Unis et l’Europe offrent déjà des subventions à leurs agriculteurs spécialisés dans la culture de plantes destinées aux biocarburants et imposent des droits d’importation pour protéger leur production locale.

« On en arrive à une étrange ironie qui veut qu’il n’existe pratiquement aucune entrave au commerce du pétrole sur le marché international, alors que celui des biocarburants est strictement réglementé », a relevé le document cadre des Nations Unies.

La plupart des experts agricoles reconnaissent toutefois que l’ouverture des marchés internationaux aux biocarburants devrait accélérer les investissements et permettre de délocaliser la production vers des pays où les coûts seraient plus bas, à savoir les pays pauvres d’Amérique centrale et d’Afrique subsaharienne.

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