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Au Cameroun, et bien que Sarkozy ait déjà montré qu’à part l’immigration, il n’aura pas de politique différente de ce qui a toujours été, c’est quotidiennement qu’on a entendu l’élite politique et… les chômeurs poser la question inévitable : quelle sera la politique africaine de la France. Or, la bonne question serait plutôt. “ A quelle sauce Sarkozy va-t-il manger l’Afrique ? ”
Car cet ami de Charles Pasqua et nostalgique de Jacques Forcart, après avoir raconté que la France n’avait pas “ économiquement besoin de l’Afrique ”, démontre de plus en plus, depuis son élection, qu’il a été “ programmé ” par le grand capital pour défendre l’espace économique français en Afrique contre la Chine, les Etats-Unis et peut-être le Brésil. Dans ces conditions, les esprits mal tournés du Cameroun peuvent avoir raison de s’interroger sur la nature de l’audience que Nicolas Sarkozy accorde le vendredi 26 octobre au chef de l’Etat camerounais.

Sarkozy a-t-il racolé Biya sur la route qui mène à l’Unesco ? Dans ce cas, la question serait : que va-t-il imposer désormais aux Camerounais ? Paul Biya est-il allé à Sarko par Bongo, donc, sur sa propre demande ? On se souvient de sa récente visite inédite à Libreville à l’occasion de la fête nationale du Gabon. Notre cher président doit-il cette audience plutôt à Patricia Balme ?
Patricia Balme, c’est cette Française de 49 ans, propriétaire d’une agence de communication internationale, que M. Biya a reçu au Palais de l’Unité, le 30 août dernier, pour lui confier sur contrat, la mission “ d’améliorer l’image du Cameroun à l’extérieur ”, et de lui “ ouvrir les portes des médias occidentaux ”.
Paul Biya, de toute évidence, n’avait pas su anticiper l’élection de Nicolas Sarkozy, contrairement à Omar Bongo qui s’y est totalement impliqué à bon escient. Ce qui a fait écrire à un journal camerounais il y a deux mois, que le chef de l’Etat camerounais était en quête d’un contact avec la présidence française, et faisait “ flèche de tout bois pour ne pas être largué ”. Dans ce cas, la question est : “ Qu’est allé demander Paul Biya à Sarkozy, et que peut-il en ramener pour le Cameroun ? ”
En juillet 2006, lorsque Paul Biya a été invité à l’Elysée, c’était pour s’entendre expliquer que le “ contrat désendettement – développement “ (C2D) qui est la version française de l’initiative Ppte, ne s’appliquerait pas exclusivement à l’éducation et la santé, mais à d’autres projets de développement. Notamment les infrastructures routières dont le déficit criard dans la ville portuaire de Douala est très préjudiciable aux entreprises françaises.
L’audience accordée par Sarkozy à M. Biya arrive quelques semaines après le passage à Douala de Jean-Marie Bockel, secrétaire d’Etat français à la coopération, qui était venu constater le blocage de la construction de ces infrastructures dans la ville ; blocage dû, selon les observateurs, au Règlement particulier des appels d’offres (Rpao) pour les projets liés au C2D, qui écarterait d’office tous les entrepreneurs non français, y compris les entreprises camerounaises. Il y aurait en cela matière à négocier pour la souveraineté de notre pays. D’autant plus que le secteur Btp au Cameroun aujourd’hui n’est pas dépourvu de capacités endogènes.
Otage de la “ Françafrique ”
Nicolas Sarkozy sait se rendre sympathique, même quand il insulte – par ignorance ou inculture – la jeunesse et les vieillards africains qu’il croit hors de l’Histoire, alors que ceux-ci ont même fait l’Histoire de la France. Il n’en reste pas moins qu’il ne peut être l’ami du Cameroun en particulier, à moins d’une rupture avec sa propre nature. D’autant plus que de surcroît, il est en réalité l’otage d’un réseau d’hommes d’affaires qui a bâti avec Jacques Foccart et ses successeurs cette “ Françafrique ” qui met les populations africaines sous le joug des intérêts français.
On peut citer Lagardère, Bouygues, Dassault, Bolloré, Bernheim, les groupes Total, Orange, Castel, Pmu, etc.
L’homme qui affiche – “ sans tabou ” – sa proximité avec ces mafiosi et leurs mafias ; l’homme qui se félicite publiquement du “ rôle des multinationales françaises en Afrique ” ; l’homme qui a pour directeur de cabinet, M. Claude Guéant, ancien collaborateur de Charles Pasqua ; cet homme-là, peut-il vraiment voir Paul Biya autrement que comme le protecteur des intérêts français qui sont énormes ici, et dont le comportement des gestionnaires est plutôt de nature à attirer l’hostilité des Camerounais ?
Pourquoi à cette occasion, Paul Biya ne suggérerait-il pas à son “ frère ” de rappeler à ses amis dont les entreprises défendent légitimement leurs profits au Cameroun, que les Camerounais qui travaillent, notamment au port de Douala, dans les entreprises de transit, d’acconage, de lamanage, et sur les plates-formes pétrolières, ne sont pas des bêtes de somme, mais des êtres humains, fussent-ils hors de l’Histoire. Et que, au lieu qu’ils “ travaillent plus pour que leurs patrons gagnent plus ”, il serait juste qu’ils travaillent aussi mieux pour vivre mieux. Car, on n’est plus dans les plantations américaines où les nègres n’avaient pas de salaires, mais seulement une ration alimentaire pour entretenir leur force de travail.
Co-développement, c’est quoi ?
Le président camerounais va se retrouver en face d’un président français qui parle beaucoup de co-développement, en termes de politique africaine. Paul Biya peut-il demander à Sarkozy ce que parler veut dire ?
Si notre président, fort de la souveraineté du peuple camerounais qu’il est censé porter es qualité, parlait à Sarkozy de chef d’Etat à chef d’Etat, et non d’élève à maître ou de pupille à tuteur, il lui poserait entre autres les questions suivantes : 1°/ Si le co-développement n’est pas un slogan ; comment le gouvernement français va-t-il arrimer le sous-développement chronique de l’Afrique à l’hyper-développement de la France, pour éradiquer le mal vivre qui pousse les hordes de chômeurs africains à déferler vers l’Europe ? Autrement dit, le co-développement va-t-il se limiter au saupoudrage consistant à donner 6.000 euros à chacun de tous les Africains qui ont émigré et vécu en France en contribuant à l’économie française pendant plusieurs décennies, afin qu’ils rentrent créer des micro-entreprises dans leurs pays d’origine ? Peut-on au contraire espérer que le nouveau gouvernement français songe enfin à un plan Marshall pour l’Afrique afin que les Africains se mettent à la pêche au lieu d’attendre qu’on leur apporte du poisson ?
A l’atteinte du point d’achèvement de l’Initiative Ppte, le stock de la dette camerounaise vis-à-vis de la France était de plus ou moins 750 milliards cfa (1,5 milliard de dollars). Des dettes contractées dans le cadre de l’aide au développement. Près de 90% de cette aide, d’après les experts de la finance internationale, a été retransférée, ou est restée en France pour cause d’aide liée, de pots-de-vin, ou de détournements par les fonctionnaires. La demande minimale que M. Biya pourrait exprimer à son homologue à l’occasion, serait qu’il aide le Cameroun à récupérer les fonds volés chez nous, et que recyclent les banques françaises. Dans le même “ package ”, Biya devrait dire à Sarkozy _ puisque c’est par la France que nous allons à l’Europe – que la signature de l’Ape prévue en fin d’année serait un suicide pour le Cameroun, et l’Afrique centrale.
En définitive, et quoi qu’il en soit, si M. Biya ne va pas à cette visite avec la parfaite conscience qu’il est temps pour la France de nous aider à être nous-mêmes, alors, rien de bon pour nous ne sortira du premier tête-à-tête entre les deux présidents.
Amitié franco-camerounaise: Comment Ahidjo a défié la France
Les relations entre le Cameroun et la France n’ont pas toujours été une lune de miel.
Depuis que le Cameroun a été placé sous mandat de la Société des Nations (Sdn), l’ancêtre de l’Organisation des Nations unies (Onu) en 1946, la France a développé dans la conscience de l’opinion que les relations avec le Cameroun étaient celles de la subordination et de la dépendance. Mais, la vérité est tout autre. Le ciel entre Paris et Yaoundé n’a pas toujours été bleu. Hormis le combat nationaliste pour la réunification et l’indépendance mené bec et ongle avant 1960, les relations entre le Cameroun et la France depuis “ l’indépendance ” (1er janvier 1960), n’ont pas souvent été un long fleuve tranquille. Ahmadou Babatoura Ahidjo s’est souvent permis de prendre certaines libertés vis-à-vis de “ nos ancêtres les Gaulois ”. Ce qui n’a pas souvent été vu d’un bon œil par Paris.
La fin des années 60 marque le début de cette tentative de rupture de cette espèce de “ cordon ombilical ” entre Ahmadou Babatoura Ahidjo et les dirigeants français de l’époque. L’une des secousses de grande amplitude apparaît en pleine guerre du Biafra entre 1966 et 1968. Le général De Gaule est au pouvoir et soutient la sécession biafraise au pouvoir central de Lagos. La France installe une base militaire aéroportée à Libreville au Gabon. Le but de cette unité militaire est d’apporter tout son appui logistique, matériel, financier, stratégique et humain à la rébellion biafraise. Mais le chemin le plus court pour les avions français en partance de leur base de Libreville pour “ arroser ” la région du Biafra passe par le territoire camerounais. Le chef de l’Etat camerounais est approché pour faciliter la mission à l’armée française. A la grande surprise des autorités françaises, Ahmadou Babatoura Ahidjo rejette la demande et interdit le survol de son territoire. Les avions militaires français sont obligés de faire des détours par la Guinée équatoriale et l’Océan Atlantique.
Tiédeur
Le refus du Cameroun de soutenir la France dans ses visées d’expansion vers le Nigeria, l’un des grands producteurs de pétrole en Afrique, va tiédir les relations entre les deux pays. Car Paris n’est pas content et considère ce refus comme de l’insubordination. Mais Ahmadou Babatoura Ahidjo est de marbre. Il ne s’arrête d’ailleurs pas là. A l’arrivée de Georges Pompidou, le Cameroun se met à la réserve. Le pays transfère ses comptes bancaires vers la Suisse. Mais le compte d’opération reste dans le trésor français du fait de l’appartenance du Cameroun à la communauté financière d’Afrique (Cfa) pilotée par la France. Les autorités françaises sont noires de colère et le manifestent. Mais le Cameroun s’accroche.
Les velléités de rupture sont politiques. Ahmadou Babatoura Ahidjo rompt aussi la vieille habitude qui voulait que l’ambassadeur de France au Cameroun soit toujours le doyen du corps diplomatique au Cameroun. Quels que soient son âge et son ancienneté au poste au Cameroun ! Le chef de l’Etat camerounais redresse le tort en faisant du plus ancien au poste d’ambassadeur au Cameroun le doyen du corps diplomatique. La gifle fait mal à l’ancienne tutelle.
Dix ans après l’indépendance du Cameroun, tout se passe alors comme si Ahmadou Babatoura Ahidjo voulait absolument se libérer de la tutelle française. Entre 1970 et 1975, il engage la camerounisation des cadres dans l’administration et les sociétés publiques et parapubliques. C’est la rupture économique vis-à-vis de la France. Le chef de l’Etat camerounais entreprend une tournée européenne qu’il achève en Afrique par le Nigeria, en évitant la France.
A la même période, le Cameroun prône “ le développement autocentré ”. Une vaste campagne de communication et de sensibilisation est entreprise à travers des affiches et d’autres supports. Le slogan paraît fort révolutionnaire : “ Consommons camerounais ”.
Pour joindre l’acte à la parole, le gouvernement camerounais confie la construction de deux immeubles de Yaoundé (aujourd’hui un abrite le ministère de la Santé et l’autre le ministère de l’Economie et de la planification…) aux entreprises de travaux publics camerounaises. Ces immeubles ont également été entièrement équipés en meubles par une entreprise camerounaise, notamment la Menuiserie Noussi.
La valeur intrinsèque des Camerounais est aussi reconnue par le gouvernement de la République. Le chef de l’Etat se déplace personnellement pour accueillir au bas de la passerelle Joseph Bessala médaillé d’argent de retour des Jeux Olympiques de Mexico 1968. Il multiplie le geste en recevant au salon d’honneur de l’aéroport de Douala, le pilote Angounou après le premier vol de la Cameroon Airlines (Camair).
Pour sceller définitivement ces velléités d’émancipation économique et politique du Cameroun vis-à-vis de la France, Ahmadou Babatoura Ahidjo a déclaré que “ A compétences égales […] priorité aux Camerounais ”. De De Gaule à François Mitterrand en passant par Georges Pompidou et Valery Giscard D’Estaing, les relations entre le Cameroun et la France ont évolué en dents-de-scie.
Malheureusement, cette tentative de rupture n’ira pas jusqu’au bout. Ahmadou Ahidjo démissionne contre toute attente en novembre
1982 |